Les Malgré-nous et Malgré-elles, des Français dans la nasse

Texte publié dans le Bulletin annuel 2024 de la SAAST sous le titre « Les Malgré-nous et Malgré-elles, des Français pris dans la nasse du IIIe Reich » suite à la conférence de Jean-Marie Blaising, archéologue retraité (INRAP), Association pour la commémoration de la mémoire de la Moselle (Ascomemo)

À Delphine, Cédric et à Ulysse,
petits-enfants et arrière-petit-fils d’Albert Blaising
pour qu’ils se souviennent

J’ai entrepris ce travail parce que, ce qui n’est pas dit maintenant tombera dans l’oubli. Tout d’abord, il y eut une veste de l’armée allemande dans une vieille valise au grenier. Cette veste, j’eus l’idée de l’offrir à Frédéric Adam, mon ami spécialiste de l’archéologie des guerres du XXe siècle. Je le voyais, avec ses lambeaux de tissus rescapés de l’effacement, tenter de déterminer l’origine tel ou tel bouton. Avec cet élément complet et intact, il devrait être à la fête ! Cela tombait bien, une exposition sur la deuxième guerre mondiale était en cours de montage à Stenay, en Meuse. La veste avait appartenu à mon père Albert Blaising ; elle portait les initiales AB tracées au crayon de couleur. Frédéric s’en servit pour illustrer une vitrine consacrée aux Malgré-nous. Pour compléter la documentation, j’y ajoutai divers documents liés à la vie d’Albert Blaising dans cette guerre. Ils m’étaient parvenus dans un dossier constitué par son épouse Marie-Thérèse en vue de l’indemnisation des enrôlés de force dans l’armée allemande. Cette demande fut liquidée en 1989 et le dossier rejoignit les archives familiales. Une partie de ces papiers rejoignit la vitrine du musée de Stenay et, à cette occasion, je racontai aux conservatrices du musée ce que je savais de l’histoire de mon père. Le récit de ce que je croyais être banal, comme la désertion, ne l’était en fait pas tant que cela. Les conservatrices me demandèrent si je voulais bien leur faire une conférence illustrée par l’histoire de mon père. Par le récit de la destinée d’individus ordinaires, on aborde le monde qui les entourait ; cette démarche est celle dite de la « micro-histoire ». Cette conférence eut lieu en novembre 2023. J’en parlai à Jean Duriaud, de la SAAST, qui me dit que cela devrait intéresser les Bourguignons. En 2024, il y eut donc une conférence à Tournus puis une autre à Simandre. Dans les deux cas, la salle était comble et les questions nombreuses. Le temps était venu de sortir ces bouts d’histoires désarticulées et d’en faire un récit à la mémoire de tous ces jeunes enrôlés dans les délires du IIIe Reich. N’ayant pas de prétention à raconter l’histoire globale de l’Alsace et de la Moselle durant l’occupation, j’évoquerai principalement ici l’est Mosellan germanophone. Les rappels nécessaires à la grande histoire sont puisés dans les publications de l’Association pour la commémoration de la mémoire de la Moselle (Ascomemo) et diverses sources qui figurent dans la bibliographie.

Malgré-nous et Malgré-elles, une définition et des chiffres

Au lendemain de la victoire allemande sur les forces armées d’Europe de l’Ouest, en 1940, des parties des états envahis furent annexés de fait au Reich ; ce fut le cas de la région germanophone d’Eupen-Malmédy, du pays d’Arlon en Belgique et du Luxembourg. En France, ce sont les deux départements Alsaciens et la Moselle qui subirent ce sort. À partir de 1942, les jeunes gens furent enrôlés dans l’armée allemande ; ces derniers furent nommés les « Malgré-nous ». Les jeunes filles furent enrôlées dans des services auxiliaires des armées et le travail obligatoire ; on les a appelées « Malgré-elles ». Le terme « Malgré-nous » était déjà apparu au lendemain de la première guerre mondiale. Il concernait des anciens combattants « malgré-eux » de l’armée allemande de 1914-1918. Cependant, il y a une différence de taille entre ces deux conflits pour les Alsaciens et Mosellans. Les ressortissants de ces trois départements étaient « Allemands de droit » après le traité de Francfort de 1871 qui avait ratifié le rattachement de l’Alsace et de la Moselle à l’Allemagne à la suite de la défaite de Napoléon III. En 1940, ces mêmes départements furent annexés « de fait », en dehors de tout traité et donc en dehors du droit international. Les jeunes enrôlés dans l’armée et les institutions paramilitaires l’étaient donc effectivement « Malgré-eux ».

Extrait de la carte du Saint Empire vers 1400. Source : Wikimédia Commons.

Fig. 1. Extrait de la carte du Saint Empire vers 1400. La flèche rouge situe la baronnie de Fénétrange dans l’ancien « baillage d’Allemagne » du duché de Lorraine (en bleu). Ce dernier était un état souverain du Saint-Empire jusqu’à son rattachement à la France en 1766. Cette carte illustre la complexité des enchevêtrements de souverainetés dans cette partie de l’Europe. (Source : Wikimédia Commons)

Quelques chiffres pour donner l’ampleur du phénomène pour les trois départements : 130 000 Malgré-nous ; 15 000 Malgré-elles ; 100 000 Alsaciens ; 30 000 Lorrains de Moselle ; 30 000 perdirent la vie au combat ; 16 000 furent prisonniers des Russes et principalement internés à Tambov ; 10 000 y perdirent la vie ; 30 000 furent blessés dont un tiers demeura invalide ; le nombre de déserteurs et de réfractaires est estimé à environ 25 % de l’effectif total ; plus de 10 000 personnes, parents ou proches de ceux qui se sont soustraits aux obligations, furent internées dans des camps de rééducation par le travail à titre de représailles.

Comment en sommes-nous arrivés là ? les causes historiques

L’actuel département de la Moselle est une création de la Révolution française en 1790 et du traité de Francfort de 1871. Se voulant en rupture avec les délimitations de l’ancien régime, les départements furent créés et nommés généralement du nom des cours d’eau qui les traversaient. Les populations germanophones du pays de Thionville et de l’ancien baillage d’Allemagne du duché de Lorraine furent associées aux romanophones du pays Messin et du Saulnois. Le département de la Moselle était donc bilingue. Les langues ne posaient pas de problèmes à cette époque. Il n’en allait pas de même pour les religions, l’enclave du Bas-Rhin côté lorrain, nommée « Alsace bossue », s’explique par le fait que, sous l’ancien régime, le Comté de Sarrewerden, terre du Saint-Empire jusqu’en 1793, était à dominante protestante. Pour éviter un problème de cohabitation religieuse, cet ancien comté fut rattaché au Bas-Rhin, également à majorité protestante et nommé « Alsace bossue » (Krum Elsaß en dialecte). Le traité de Francfort avait amputé l’ouest de l’ancien département pour y ajouter le pays du Saulnois et le pays de Sarrebourg, lui donnant sa géométrie actuelle. Quelle que soit la souveraineté, ces changements et ces cohabitations se sont toujours faits sans tenir aucun compte de l’avis des habitants. Le village de Romelfing d’où je tire mes exemples se situe dans le canton de Fénétrange au sud-est du département. Avant la Révolution française, il faisait partie du baillage d’Allemagne du duché de Lorraine, tiers nord du duché dont les habitants parlaient majoritairement des dialectes germaniques. Le duché était un état souverain du Saint-Empire romain germanique jusqu’à son rattachement à la France en 1766.

À partir de 1419, le duc de Lorraine était également duc de Bar. Le duché de Bar était à cheval entre la « mouvance » du roi de France et le Saint-Empire depuis 1301. Au XVIIe siècle, les rois de France, Louis XIII puis Louis XIV, considéraient que le duc de Lorraine et de Bar avait des devoirs de vassalité à leur égard. De fait le duché de Lorraine connut des occupations françaises de 1633 à 1690, pendant et après la funeste Guerre de trente ans. Ces « vues » de la France sur les espaces limitrophes du Saint-Empire faisaient suite à l’incorporation au XVIe siècle des « Trois évêchés » (Metz, Toul et Verdun) au royaume de France de même que la frange sud du duché de Luxembourg (dite « Luxembourg français ») dont le pays Thionvillois, en 1659. Ce grignotage de la France en direction de l’Allemagne fut abondement exploité par les nationalistes allemands qui rappelaient au passage l’occupation et l’annexion de la rive gauche du Rhin de 1794 à 1814.

Ce rapide et schématique rappel historique met en lumière l’inconfortable situation du département de la Moselle tant du point de vue historique que linguistique entre les nationalismes français et allemands. A ces découpages issus des nationalismes, on peut opposer ce qu’on pourrait nommer « le pays des gens ». En effet, les habitants se mariaient de part et d’autre des frontières linguistiques et politiques.

Dans le cadre des revendications territoriales, le nationalisme allemand s’appuyait, entre autres, sur sa théorie ethniste, le Volkstum. Cette notion issue du XIXe siècle définit la nation comme une communauté linguistique. Le Volksgeist, littéralement « esprit du peuple », est un concept bio-culturel qui venait aussi à l’appui de diverses revendications étayées par un tronc commun culturel ancestral censé relier le peuple actuel aux Germains primitifs. Dès les débuts du nazisme, les archéologues allemands, germanophiles et opportunistes, furent invités à chercher les preuves matérielles de l’ancienneté du peuplement germanique de diverses régions revendiquées par l’Allemagne. Pour le nord-est de la France, cette recherche fut nommée la Westforschung (Legendre 2007).

Moselle ou Bochie ?

Dans les territoires déchirés de Moselle et d’Alsace, les lendemains de la première guerre mondiale allaient aussi apporter leur lot de confusion. L’arrivée des troupes françaises dans Metz et Strasbourg en novembre 1918 fut l’objet d’une liesse populaire largement relayée par la presse de l’époque. Les populations francophones de Metz et du Saulnois acclamaient le retour à la France, les germanophones de Moselle et d’Alsace étant plus circonspects. L’idée d’un referendum d’auto-détermination fut rapidement écartée par Clémenceau, privant ainsi Alsaciens et Mosellans de leurs voix au chapitre. Pour illustrer ces années, je reproduis ci-dessous le texte d’une carte postale (avec l’orthographe originale) qu’un soldat français a envoyé depuis Thionville en 1920 (Wagner 1984). Thionville, Diedenhofen en Allemand, se situe au Nord-Ouest du département de la Moselle ; le pays thionvillois, bilingue, était la partie sud du Luxembourg historique annexé par la France en 1659, on y parlait majoritairement le Luxembourgeois, dialecte germanique.

Bochie 11 avrile 1920
Nous sommes arrive depuis avant hier
soir en Allemagne nous en avions tous
assez car nous avons notre barda com-
plet hier j’ai été nommé interprete
pour trouver des logements pour les
Poilus ne t’en fais pas je fais comme
ils nous ont fais pendant la guerre
je rentre dans les maisons comme si je
rentrais chez nous je visite de la ca-
ve au grenier pour trouver de la place
cela ne fait pas beaucoup sourire
les fritz mais on s’en moque bien je
termine en vous embrassant tous de
tout cœur Ton cousin Adrien
Patterin 131 Rt Lie 11e Cie
Armée d’occupation
Secteur Postale 194

Cette correspondance est représentative de l’état d’esprit de nombreux Français qui reprennent les « Provinces perdues ». L’« armée d’occupation » n’est pas en Moselle, département français, mais en Bochie dont les habitants, curieusement, ne sont pas des Boches mais des Fritz.

Ces comportements ont alimenté l’audience des autonomistes d’Alsace et de Moselle. En 1926, ils se sont regroupés en un parti nommé « Heimatsbund », « alliance patriotique » en français. Le but de cette alliance était l’autonomie de l’Alsace et de la Moselle dans le cadre de la République française et la défense des dialectes germaniques. Cette alliance patriotique fut réprimée et ses principaux dirigeants incarcérés. Mon arrière-grand-père paternel, Jean Parmentier qui était maire de Romelfing, avait revendiqué de pouvoir rédiger les comptes-rendus des conseils municipaux en allemand non par pangermanisme mais parce que personne ne savait écrire en français. En réponse, le préfet destitua Jean Parmentier. Dans l’est Mosellan, le principal représentant autonomiste fut Victor Antoni, de Fénétrange, bourg voisin de Romelfing. En Moselle, le mouvement autonomiste eut cependant beaucoup moins de succès qu’en Alsace.

L’évacuation

Après la construction de la ligne Maginot en 1928, le gouvernement français mit au point un plan d’évacuation des populations situées entre cette ligne et la frontière allemande. Cette évacuation avait pour but d’éviter d’avoir les routes encombrées de réfugiés et de laisser le champ libre aux troupes. Sitôt l’entrée en état de guerre, entre septembre 1939 et mai 1940, 300 000 habitants de 300 communes situées le long de la frontière furent évacués vers les départements de la Vienne, de la Charente-Inférieure (actuelle Charente-Maritime) et, pour les mineurs de charbon du bassin houiller, vers le Pas-de-Calais, la Saône-et-Loire et la Loire.

Peu avant ces évacuations, la chasse fut faite à « l’ennemi intérieur ». Ce fut le cas de Joseph Stédry, un mineur de charbon de Saint-Avold (57). Joseph était né à Kopitz, en Bohême, province de l’empire Austro-Hongrois en 1903. En 1918, Kopitz était dans la nouvelle république Tchécoslovaque mais dans un territoire germanophone, les Sudètes ; ce dernier fut revendiqué par la nouvelle république d’Autriche allemande, sans succès. En 1938, la paix européenne fut sauvée en livrant les Sudètes et la Tchécoslovaquie aux Allemands. Joseph Stédry, dont les parents avaient émigré dans le bassin houiller lorrain en 1904 se retrouva de fait avec la nationalité allemande. Après la déclaration de guerre en septembre 1939, Joseph Stédry, en tant que ressortissant d’un pays avec lequel nous étions en guerre, fut interné quelques jours à Pont-à-Mousson (54), le temps de le mettre hors de cause. Dans la foulée, il fut évacué au titre de la ligne Maginot à Roche-la-Molière, près de Saint-Etienne, pour y travailler dans la mine de charbon. Pendant son absence, ses maigres biens qu’il avait laissé à la Cité Jeanne d’Arc à Saint-Avold furent volés. En 1946, Joseph et sa famille furent naturalisés Français. Le 17 janvier 1948, il eut droit à une « Carte de pillé ou spolié » du Ministère des anciens combattants et victimes de guerre lui permettant de demander réparation de son préjudice. L’administration étant lente, surtout lorsqu’il s’agit de payer, le 11 février 1961 Joseph Stédry reçut du ministère de la Construction une décision de rejet de sa demande du fait qu’il était Tchèque au moment des faits et que les étrangers ne pouvaient pas prétendre à ces indemnisations. L’administration française ne se souvenait plus qu’on l’avait incarcéré à cette époque parce qu’il était Allemand. Voilà un sort qui fut partagé par de nombreux évacués, surtout les nombreux Italiens, Polonais et autres Européens qui travaillaient soit dans la sidérurgie du pays Thionvillois, soit dans les mines de charbon de la région de Saint-Avold. Joseph Stédry et sa famille auront donc été de nationalité Austro-Hongroise, Tchécoslovaque, Allemande, de nouveau Tchécoslovaque, avant d’être enfin Français en 1946. Le tout en ayant toujours habité à Saint-Avold, en France, sauf la première année de sa vie et le temps de son évacuation à Roche-la-Molière.

Évoquer la « drôle de guerre » est l’occasion d’évoquer l’improbable parcours de Jean Morette, l’illustrateur d’une Histoire de Tournus de Gabriel Jeanton qui devait paraître en 1948. Jean Morette débute sa carrière de maître d’école en 1931 à Ars-Laquenexy près de Metz (57). En 1938, dès les premières rumeurs de mobilisation, il se présente au bureau de recrutement à Paris. En 1939, il est affecté à Mourmelon près de Châlons-sur-Marne (devenu Châlons–en-Champagne) à la 913e compagnie des camions réservoirs. Jean Morette y a peint en vert des camions citernes réquisitionnés chez Esso. Les chauffeurs continuaient d’être payés par la compagnie pétrolière. En 1940, la 913e compagnie se replia sur les Vosges où elle finit par être encerclée par les Allemands. Prisonnier de guerre, il fut transféré au Stalag VI-D Kommando 515 dans la Ruhr, près de Dortmund, pour y travailler dans la sidérurgie. Son épouse Charlotte fut expulsée de Moselle car « Française de l’intérieur », donc francophone et francophile et de fait non germanisable. Elle était institutrice à Simandre-les-Ormes en Saône-et-Loire où elle était réfugiée. Avec la complicité d’un Allemand d’origine polonaise et un parent mosellan, Jean récupère des habits civils et s’évade d’Allemagne le 8 mars 1942. Le 20 mars, grâce à des passeurs cheminots, il arrive en France libre à Bourg-en-Bresse où il fut démobilisé. De là, il rejoignit son épouse à Simandre-les-Ormes où il fut nommé directeur de l’école. Le 20 mai 1942, il est admis à la Société des Amis des Arts et des Sciences de Tournus sous le parrainage de « Carolus » — Charles Dard — marié à une cousine de l’épouse de Jean Morette. Charles Dard le présenta à Gabriel Jeanton, président de la SAAST, pour illustrer l’Histoire de Tournus que ce dernier avait en projet. Gabriel Jeanton mourut en 1943 et il fallut attendre 1948 pour trouver la première édition de cette Histoire de Tournus.

Fig. 2. Dessin de Jean Morette illustrant l’évasion des prisonniers français qui passaient par la Lorraine pour rentrer chez eux. (Dessin tiré de l’Histoire de la Lorraine, tome 10, avec l’aimable autorisation des ayants droit).

L’arrivée des Allemands

Après l’armistice, à partir de juillet 1940, les évacués purent rentrer chez eux, sauf les habitants de 18 villages du pays de Bitche (germanophone) destinés à être transformés en camp de manœuvre pour l’armée Allemande et sauf 70 000 Mosellans, sur les 300 000 partis, qui décidèrent de rester dans leurs terres d’accueil du sud-ouest. 100 000 francophiles, francophones (dont Charlotte Morette), juifs et autres indésirables aux yeux des nazis furent expulsés vers la France libre. Leur emblème était une croix de Lorraine avec une hirondelle, symbole de leur espoir de retour. Les fermes et les habitations des expulsés furent rapidement occupées par des colons allemands pour, selon les nazis, « régler le problème de la frontière linguistique ».

Vu par les autorités allemandes, les gens n’ont pas été expulsés de chez eux, mais de territoires anciennement germaniques qu’ils occupaient indûment. Ils étaient donc renvoyés « chez eux », en France.

Fig. 3. Dessin Jean Morette illustrant l’expulsion des indésirables de Moselle vers le sud-ouest de la France par les Allemands. (Dessin tiré de l’Histoire de la Lorraine, tome 10, avec l’aimable autorisation des ayants droit).

Le tempo de l’occupation fut donné très rapidement à la population restante : « Denke Deutsch (pense allemand), Handle Deutsch (agis allemand), Sprich Deutsch (parle allemand) ». Cette affiche indiquait les bons comportements, une autre apprenait à reconnaître un mauvais Allemand par le fait qu’il ne hurlait pas « Heil Hitler » en guise de bonjour. Jacqueline Thomas, de Romelfing, née en 1934, avait un prénom jugé trop français, elle fut renommée Jacobine.

Fig. 4. Couverture d’un cahier d’école de Jacqueline Thomas rebaptisée « Jacobine » par les Allemands qui jugeaient son prénom trop francophile (Archives familiales d’Isabelle Hacquard, sa fille).

Tous les panneaux indicateurs et noms de rues furent remplacés et germanisés. Romelfing devint Romelfingen ; là on s’y retrouve encore mais quand Ennery devient Hohenschloß, c’est moins évident. Le département de la Moselle rejoignit la Sarre et le Palatinat dans le « Gau Westmark » (Marches de l’Ouest). La Moselle fut détachée de l’Alsace avec laquelle elle avait formé la Terre d’Empire Alsace-Lorraine de 1871 à 1918 (Reichsland Elsaß-Lothringen). Dans un premier temps, les habitants furent invités à adhérer à la Deutsche Volskgemeinschaft (communauté du peuple allemand). En ce début d’occupation, les dirigeants ne considéraient pas cette population des marges comme digne du titre de Reichsdeutsche (Allemands d’Empire). Du Gauleiter, sorte de préfet doublé d’un commissaire politique, au bloc de maisons dans le quartier (Blockleiter), chaque niveau de la société était censé être sous contrôle du parti nazi. Une affiche « Raus mit dem Welchen Plunder » (« Dehors le bric à brac français ») invitait à faire disparaître livres, drapeaux et monuments français.

En 1940, Albert Blaising avait 14 ans et il était nourri au roman national français. Les livres étaient sacrés dans la famille Blaising. Ils sauvèrent les manuels scolaires de la destruction, je les ai toujours, en particulier un livre d’histoire d’Ernest Lavisse par lequel j’ai appris l’histoire de France avant même d’aller à l’école. À Romelfing, le discret monument aux morts de la guerre de 1914-18, comme la majorité des monuments d’Alsace-Lorraine, marquait en allemand « Commune de Romelfing en souvenir des victimes de la guerre 1914-1918 » ; suivaient les 16 noms et prénoms, seulement quatre noms sont germaniques. Cette plaque commémorative est à l’image de la population du val de Sarre ; on y parle des dialectes germaniques, probablement depuis l’Antiquité, voire avant, comme l’a démontré l’archéologue et linguiste Alain Simmer par ses travaux et sa thèse de doctorat (Simmer 2015). Ces dialectes n’impliquent en aucune manière l’appartenance à une quelconque « race » ou « ethnie ». On parlait la langue de l’endroit où l’on habitait et l’on était originaire d’une vaste région allant de la Lorraine romanophone au Palatinat germanophone. Dans ce val de Sarre, les natifs sous souveraineté française étaient donc plutôt francophiles. En revanche, du côté allemand, les jeunes étaient sous l’emprise de l’idéologie nazie. Un exemple m’a été rapporté par Guido Stédry, le fils de Joseph dont il est question plus haut. Il s’agit de Norbert, son neveu. Norbert fut embrigadé dans la Hitlerjugend (Jeunesse Hitlérienne) où il fut éduqué à la haine et à la brutalité. Les parents craignaient leur enfant, ils n’osaient jamais tenir de propos contre le régime nazi, de peur d’être dénoncés par celui-ci. À la suite d’un exercice d’endurcissement, Norbert contracta une pneumonie et mourut. Selon les grands principes nationaux-socialistes : faible, il fut éliminé.

Le tournant de la guerre

De juillet 1942 à février 1943, la bataille de Stalingrad entraîna la mort d’environ 400 000 hommes des forces de l’axe dont plus de 260 000 Allemands et 264 000 hommes de l’Axe furent faits prisonniers dont 60 000 Allemands.

En 1946, au procès de Nuremberg, le Maréchal Keitel déclarait : « Si j’ai finalement cédé aux pressions du Gauleiter Wagner (Gauleiter du Gau Baden-Elsaß, pendant alsacien du Gau Westmark), c’est essentiellement parce que les pertes sur le front de l’Est prenaient des proportions de plus en plus inquiétantes et me posaient des problèmes pour la reconstitution des unités du champ de bataille (…) 20 classes représentaient en fin de compte une vingtaine de divisions ». Autrement dit, selon leurs propres théories raciales : une fois les rangs « racialement purs » entamés, les nazis se contentaient des descendants de Germains potentiellement croisés avec des races inférieures.

Avec ce premier désastre, les Allemands revoient la considération qu’ils avaient envers les Alsaciens et Mosellans qui passent du statut de « Volksdeutsche » à celui de « Reichsdeutsche ». Dès août 1942, le Gauleiter Bürckel, du Gauwestmark, dont faisait partie l’ancien département de la Moselle, promulgue le service militaire obligatoire pour les Mosellans. De leur côté, Alsaciens, Luxembourgeois et Belges germanophones d’Eupen-Malmédy et du pays d’Arlon furent également concernés. Bürckel, le Gauleiter dont dépendait la Moselle, déclara que les Mosellans encore présents pouvaient opter pour une expulsion vers la France s’ils ne se sentaient pas Allemands. Le nombre de demandes fut tel que Bürckel se ravisa en déclarant que les expulsions se feraient vers la Pologne et que les réfractaires au service militaire seraient envoyés dans des camps de rééducation. À ce stade, une poignée de Mosellans et d’Alsaciens se sont portés volontaires pour la conscription : environ 2 000 Alsaciens et entre 800 et 1 000 Mosellans, soit moins de 3% de l’effectif total. Dès lors, les jeunes étaient happés par l’entreprise mortifère. Ils avaient accès à la jeunesse hitlérienne (Hitlerjugend) ; ce passage n’était pas obligatoire mais la non-participation fermait de nombreuses portes. A Romelfing, une anecdote familiale rapporte que Prosper Hacquard a envoyé « paître » ouvertement et menacé d’une fourche un représentant de la Hitlerjugend qui venait recruter un de ses fils. L’affaire fut heureusement arrangée par un représentant du parti nazi de Fénétrange. Après la Hitlerjugend, à 17 ans, les jeunes étaient appelés au Reichs Arbeits Dienst (Service du travail pour le Reich), le RAD. En 1942, l’année de ses 16 ans, Albert Blaising fut convoqué au RAD. Dans un premier temps, il pouvait rester à la ferme familiale étant donné que deux de ses frères étaient au service militaire en Russie. Le 10 octobre, il fut contraint au travail à l’entreprise Jules Kuchly de Sarrebourg puis en juin 1943 à l’entreprise Ferdinand Frantz, toujours à Sarrebourg, jusqu’en septembre 1943. Il y exerçait du travail de tournage et de mécanique.

Fig. 5. Extrait du livret d’Albert Blaising lors de son passage dans le Reichs Arbeits Dienst, le service de travail obligatoire des 16-18 ans, garçons et filles.

Pour sa photographie officielle, Albert fit un pied de nez aux Allemands. Sur sa pochette de poitrine, il arborait une broche avec une croix de Lorraine. Affirmation de son identité lorraine ou signe de résistance ? Peut-être les deux. Il portait régulièrement le béret basque qui fut interdit par les autorités car jugé signe de francophilie.

Fig. 6. Albert Blaising sur sa photographie officielle du RAD ; la croix de Lorraine arborée à sa pochette était un pied de nez aux autorités.

Les jeunes filles furent également incorporées de force dans le RAD et le Kries Hilfs Dienst (auxiliaires de guerre), le KHD. Elles furent environ 15 000 Alsaciennes et Mosellanes à être contraintes au travail dont Angèle Baumgartner, de Berthelming, village voisin de Romelfing. Dès novembre 1941, elle fut envoyée dans la région de Hanovre où elle était la seule Lorraine du camp. Elle faisait le ménage chez des cultivateurs et du bois en forêt. Elle dormait sur des sacs de paille, sans chauffage malgré le froid. Selon les mêmes délires d’« endurcissement » que pour les garçons dans la Jeunesse Hitlérienne, les filles dormaient avec des manches courtes et l‘Oberführerin venait contrôler. Tous les matins, c’était la levée des couleurs, l‘Oberführerin surveillant que le regard suivait la montée du drapeau. En fin de période, Angèle put rentrer à la maison et fut affectée à la couture dans une fabrique de pantalons à Fénétrange (57) (témoignage recueilli par Isabelle Hacquard). Celles qui furent affectées aux services auxiliaires des armées étaient les plus exposées. Il y avait des services auprès des batteries de défense anti-aérienne, dans les services médicaux près du front, sur des navires de guerre ou des usines d’armement. Pour limiter les problèmes menstruels beaucoup furent traitées au bromure ; certaines en sont restées stériles. Pour échapper à ce travail obligatoire, beaucoup se marièrent et tombèrent rapidement enceintes. Un film de 2012 intitulé Malgré-Elles raconte l’histoire de deux Malgré-elles alsaciennes qui se trouvent embarquées dans le « Lebensborn » (fontaine de vie), un programme de haras humains dépendant de la SS dont le but était la fabrication de bons Aryens parfaitement purs. Ce film fut fortement contesté du fait que les Malgré-elles ne furent jamais concernées par ce programme. Les auteurs avouèrent avoir inventé cette histoire pour renforcer le caractère dramatique du récit. Dans une région aux prises avec une idéologie aussi mortifère, est-il vraiment utile d’aller inventer des drames ?

Après la période de RAD, les garçons étaient appelés dans l’armée allemande, la Wehrmacht. En réponse aux nombreuses défections, insoumissions et désertions, le pouvoir eut recours à une loi, la Sippenhaft, la « responsabilité juridique du clan familial ». En cas de défection face aux obligations militaires, l’administration civile prononçait l’interdiction de séjour suivie de l’expulsion vers d’autres régions du Reich. Ces sanctions furent aussi prises à l’encontre des parents, ascendants, descendants ou alliés, sauf s’ils pouvaient formellement prouver qu’ils avaient cherché à détourner le réfractaire ou le déserteur de ces intentions. Cette Sippenhaft était étendue à toute personne ayant été au courant des faits et qui ne les aurait pas dénoncés aux autorités. Pendant un temps, les déserteurs eurent recours à un subterfuge : ils confiaient à un collègue complice une carte postale adressée à leur famille et où figurait la mention « Gut angekommen » (bien arrivé). Sitôt arrivé au lieu de cantonnement, le complice postait la carte. Lorsque la police se présentait chez la famille, les parents présentaient la carte comme preuve de l’arrivée de leur fils sur le lieu de cantonnement. Cependant, des milliers de parents ou d’amis de déserteurs ou réfractaires furent internés dans des camps de rééducation par le travail ou déportés.

Louis le réfractaire

Fig. 7. Tombe d’Émile Thomas sur le front russe ; cette photo servit de seul « lieu » de recueillement possible, parfois c’était une boulette de la terre de la tombe qui était rapportée aux parents par un compagnon survivant (Archives familiales d’Isabelle Hacquard, nièce d’Émile).

La famille Thomas, de Romelfing, avait deux fils, Émile et Louis, et deux filles, dont Jacqueline renommée « Jacobine » par les nazis et dont il était question plus haut. En décembre 1943, Émile, l’aîné, est mort sur le front russe à l’âge de vingt ans. La même année, la fille aînée, Madeleine, était décédée de maladie. Malgré les risques de représailles, les parents décidèrent de soustraire Louis à la conscription. Alors qu’il était encore lycéen, Louis avait subi deux passages d’« éducation » militaire et politique dans des camps spéciaux (Wehrertüschtiftungslager), ensuite vint le service au RAD dans le nord de l’Allemagne auquel aurait dû succéder son départ dans l’armée. Début janvier 1944, Louis et son père prirent le train pour Réchicourt-le-Château, village frontière où vivait Louis Herzog, l’oncle de Louis Thomas. Louis Herzog était un « passeur », il avait fait évader vers la France des dizaines de prisonniers Français évadés d’Allemagne et de réfractaires Mosellans. Surprise ! À leur arrivée, Louis Herzog était attablé à boire et à manger avec des douaniers allemands. Il était coutumier du fait ; cela lui permettait d’amadouer l’ennemi potentiel. Après les adieux au père, durant l’heure de midi, pour profiter du relâchement de la surveillance pendant les relèves de gardes, Louis, habillé en cultivateur passa la frontière sur une grande charrette tirée par quatre chevaux : moins c’était discret, mieux ça passait. De l’autre côté, un cultivateur resté inconnu (c’était plus prudent) faisant partie du réseau le prit en charge et logea Louis quelques jours. Pour la fausse carte d’identité, il fallut attendre car le responsable de la préfecture à Nancy qui les fournissait avait été arrêté. Sitôt le problème des faux papiers réglé, Louis fut pris en charge par l’abbé Lucien Sinteff, un autre passeur. Après plusieurs étapes chez des amis de l’abbé, le 7 janvier, Louis arrivait dans le hameau du Haut-du-Tôt dans une famille de cultivateurs Vosgiens. La ferme fut souvent visitée par divers services allemands et français, Gestapo, milice, armée, elle se trouva un temps entre les armées allemandes, américaines et françaises. Début novembre 1944, le village fut libéré par des Goumiers marocains. Louis apprit que Romelfing, le village de ses parents, était libéré. Le 20 décembre, il se mit en route à bicyclette et remonta vers le Nord au milieu des incessants convois américains. Il est arrivé très tard chez ses parents, personne ne l’attendait car, depuis son départ, personne n’était au courant de rien. Ce silence était le prix de la sécurité du réseau de passeurs. Après la guerre, Louis reprit ses études et devint instituteur.

Albert le déserteur et ses frères

Après son temps de RAD dont il est question plus haut, Albert Blaising dut se présenter à l’armée. Quand il partit en octobre 1943, ses deux frères aînés, Raymond et Etienne, étaient déjà sur le front russe. Dans un premier temps, il fit ses classes à Vienne, en Autriche. À son retour à Metz, il simula la maladie. Il simula si bien qu’il fut hospitalisé et, lors de son séjour, il subtilisa un prélèvement biologique d’un malade et se l’appropria. De fait, il fut soigné pour une grave affection rénale… qu’il n’avait pas. Quand il n’était pas à l’hôpital, il était affecté à des tâches subalternes comme la conduite d’une cuisine de campagne pour les repas des soldats. René Mégly, son cousin de Montigny-les-Metz (57), qui m’a rapporté ces histoires, l’avait vu avec cette cuisine de campagne. Il avait écrit V2 à la craie sur le tuyau de fumées, nouveau pied de nez aux autorités ! Il avait la chance d’avoir des oncles et tantes à Montigny-les-Metz qui lui rendaient parfois visite. Du fait de sa « lourde maladie » fort bien simulée, il ne fut jamais affecté à une unité combattante. Le 20 novembre 1944, lors de la bataille de Metz, il déserta. Il se rendit dans sa famille de Montigny en civil avec un brassard FFI. Sage précaution, il ne fallait pas être pris par les Américains qui, souvent, considéraient mal les déserteurs et les traitaient plus mal que les autres prisonniers. Metz-ville fut libérée par les Américains le 22 novembre ; de nombreuses désertions accompagnèrent cette libération. Deux autres villes Mosellanes, Dieuze et Sarrebourg, tombaient respectivement le 20 et le 23 novembre.

Le 4 décembre, la préfecture de Moselle qui avait rapidement repris son service français, lui octroya un laisser-passer pour Sarrebourg afin qu’il puisse regagner son foyer à Romelfing. Ainsi, Albert, outre quelques pieds de nez, a réussi à duper les Allemands et à déserter au bon moment sans risquer de se faire prendre par les Américains et sans mettre sa famille en danger. Son frère Etienne était tombé près de Bobruick en Biélorussie en juin 1944 à l’âge de 21 ans. Après la guerre, un compagnon d’infortune originaire de Yutz a témoigné de ses dernières heures auprès d’Etienne Blaising, le père. Il avait rapporté une boulette de la terre où reposait le fils perdu. Cette boulette fut encadrée et était accrochée dans la chambre des parents ; à défaut de tombe, elle faisait office de lieu de recueillement. Thérèse, la sœur d’Etienne, donna ce prénom à son fils en 1952. Le frère aîné, Raymond, né en 1921, avait participé à la bataille de Koursk où il a échappé de peu à la mort. Un mitrailleur de char russe l’avait mis en joue ; par réflexe, il a protégé sa tête derrière sa carabine et une balle vint s’écraser sur la culasse du Mauser, ce qui eut pour effet de l’assommer, le faisant passer pour mort. Il finit la guerre en Lituanie le 9 mai 1945. Pendant sa captivité, il réparait les véhicules russes, il était mécanicien automobile. Sa captivité se passait relativement bien, les Russes lui donnèrent un permis de conduire et lui proposèrent de rester chez eux. Raymond déclina l’offre et retourna dans son village de Romelfing. Après son retour, il s’est rendu à une réunion du Rassemblement du Peuple Français (RPF) à Sarrebourg et fut outré d’y voir des « profiteurs de guerre » comme il nommait des entrepreneurs qui avaient profité de la main d’œuvre gratuite du RAD pendant l’occupation. La condition de prisonnier de Raymond Blaising n’était pas le lot commun des captifs en Russie. Environ 16 000 Malgré-nous qui furent pris pendant le conflit furent regroupés dans un camp de Tambov à 400 km au sud-est de Moscou. Par des températures de moins 30 degrés, pratiquement sans nourriture, 10 000 d’entre eux y perdirent la vie. À une seule reprise, en juillet 1944, un accord entre de Gaulle et Staline permit à 1 500 français de quitter Tambov pour rejoindre l’armée française à Alger via Téhéran. 373 mosellans faisaient partie de ce contingent.

En juin 1945, Albert Blaising s’engageait dans les Compagnies Républicaines de Sécurité (CRS), qui furent créés en décembre 1944 pour succéder aux groupes mobiles de réserve du régime de Vichy. L’ambiance mal épurée ne lui convenant pas, il quitta ce corps et entra en mai 1945 en service militaire dans l’infanterie coloniale. Les cinq mois qu’il avait passés dans l’armée allemande lui furent déduits et en mai 1947, il rentra enfin chez lui pour débuter un apprentissage d’électricien. En mai 1950, il obtint son certificat d’apprentissage et de compagnon et put enfin entrer dans la vie active. En août 1950, il entra à l’usine sidérurgique Sidelor de Rombas, se maria en 1951 et eut un fils, moi, en 1953. En 1969, il mourut d’un accident du travail.

Il était adhérent d’une association de Malgré-nous, dans le but d’obtenir une indemnisation pour son temps perdu au RAD et dans l’armée allemande. Sa veuve, Marie-Thérèse Blaising, reçut 9 100 francs (environ 2 500 euros de 2023) de la part de la Fondation dite « Entente Franco-Allemande ». Cette fondation était chargée de liquider un accord franco-allemand du 31 mars 1981 et de répartir 250 millions de Deutsch Mark entre les bénéficiaires. Les Malgré-elles survivantes, au titre de l’égalité hommes/femmes, durent attendre 2008 et ne reçurent que 800 euros, soit à peine la moitié de la somme des hommes. L’excuse de cette goujaterie était que les femmes n’étaient pas incorporées dans des unités combattantes. Celles qui ont travaillé dans des usines d’armement et qui ont péri sous les bombardements n’étaient pas considérées comme combattantes, les auxiliaires des batteries de défense anti-aériennes qui furent fauchées par la mitraille non plus.

Fig. 8. Carte de l’association des Anciens combattants « Malgré-nous » et réfractaires d’Albert Blaising après la guerre.

Et les autres…

Marcel Blaising avait choisi un autre chemin pour se soustraire aux Allemands. Son frère André fut tué dans des circonstances dramatiques, écrasé par un char allemand le 13 février 1945. Marcel, incorporé dans la Wehrmacht le 15 janvier 1943, a déserté en quittant le train qui devait l’amener à son cantonnement le 30 septembre 1943. Il est revenu discrètement à Romelfing où il fut caché jusqu’à la fin de la guerre dans la maison de son oncle Joseph. En dehors de son oncle, personne n’était au courant, pas même ses parents. Son fils, André, n’a été informé de cette aventure qu’en 1999, le jour de l’enterrement de Marcel. C’était resté un « secret de famille » (d’après le récit de son fils André).

Brigitte Peiffer a également caché plusieurs déserteurs dans sa cave et son grenier. Le 15 septembre 1944, toutes ces personnes eurent une grosse frayeur.

Victor Hacquard avait commis une imprudence. Un nazi notoire était venu chez lui pour acheter des œufs. Deux versions ont circulé : soit Victor fit une bravade en mettant son poste de radio sur Radio-Londres, soit le nazi vit que le sélecteur du poste était sur la fréquence de Radio-Londres. Ce dernier prévint Rothacker, un chef d’arrondissement (Kreisleiter), fonctionnaire du parti nazi de sinistre réputation, qui avait été chargé d’organiser les chantiers de tranchées défensives pour ralentir l’avancée des alliés. Pour l’exemple, devant le peu d’entrain des populations, Rothacker avait fait exécuter des habitants récalcitrants à Munster et Lixheim. Pour donner suite au signalement, accompagné de chemises brunes SA et de SS, Rothacker investit le village de Romelfing. Victor Hacquard s’était caché. Rothacker fit rassembler toute la population du village pour assister à l’arrestation et au châtiment de Victor. Mon grand-père, Albert Hacquard, fut commis pour passer la corde au cou de Victor son frère en cas de condamnation par la cour martiale dite « Standgericht ». Celle-ci siégeait dans le bâtiment de la laiterie à quelques mètres de la maison de Victor. Rothacker menaça d’incendier la maison de Victor. Ce dernier finit par sortir. Toute la population du village était réunie dans la rue. La foule était encerclée de chemises brunes armées. Des maisons furent inspectées et fouillées, les chemises brunes allaient systématiquement voir les postes de TSF.

Au « tribunal », l’instituteur secrétaire de mairie, Muller, avait été commis pour y siéger. Il fit valoir de nombreux arguments en faveur de Victor Hacquard. Un parent avait été décoré de la Croix de fer, un fils de Victor avait été blessé sur le front russe, etc… Grâce à ces arguments et d’autres témoignages, Victor fut finalement relâché. La population promit par ailleurs d’être présente aux travaux de fortifications. Mais, cette histoire telle que relatée par Joseph Dillenschneider (1982, p. 159-160) ne s’arrêta pas là. Les témoins familiaux qui étaient présents savaient que cela aurait pu très mal finir pour tout le village. En effet, certains réfractaires et déserteurs cachés dans diverses maisons dont il est question plus haut, étaient armés. Dans un premier temps, ils croyaient que ce tumulte et ces chemises brunes étaient là pour les débusquer. Comme ils savaient le sort réservé aux déserteurs, ils étaient prêts à vendre chèrement leurs peaux. Heureusement qu’aucun d’entre eux ne fut découvert, la population de Romelfing l’eut payé au prix fort.

Le 19 novembre 1944, une colonne de réfugiés du Pays de Bitche passa par Romelfing. Ils étaient des évacués de la ligne Maginot de 1939 dont le village était inclus dans le camp de manœuvre allemand. Ils étaient trop pressés de rentrer chez eux, en pleine débandade de l’armée Allemande. Un avion américain les a pris pour une colonne allemande et les a mitraillés. Il y eut 8 morts et 23 blessés.

Pire que morts, « disparus »

Fig. 9. Joseph Lejeune,
un Malgré-nous, pire que mort, disparu.

Pour certaines familles, il y a eu pire que les morts : les disparus. Ce fut le cas de Joseph Lejeune, de Vitry-sur-Orne (57). Ses parents étaient originaires de Jarville, en Meurthe-et-Moselle, et du Pays de Bitche, en Moselle germanophone, et avaient des parents à Pirmasens, dans le Palatinat, en Allemagne. J’ai côtoyé cette famille durant ma jeunesse, j’ai vu la mère Lejeune prier pour le retour de son fils, à l’église, mais aussi devant un crucifix à la maison, mettre des cierges à tous les Saints de l’église. Elle avait aussi été consulter des cartomanciennes pour tenter de savoir ; ce n’est que vers la fin des années 1960 que ces parents abandonnèrent l’idée que le fils disparu puisse revenir un jour. Le fait que ces gens n’aient pas fait le deuil de leur fils était bien plus ravageur que pour ceux qui avaient acté la mort de leur enfant. Le dernier Malgré-nous est revenu de Russie en 1955, il s’appelait Jean-Jacques Remeter, il était Alsacien. Il avait été interné en Sibérie. Son retour tardif avait donné de l’espoir à de nombreux proches de disparus.

Oradour, le caillou dans la chaussure des Malgré-nous.

Le 10 juin 1944, au lendemain du débarquement en Normandie, un détachement de la division SS Das Reich a commis le plus grand massacre de civils en France de la deuxième guerre mondiale. Il y eut 642 victimes civiles dont 44 Mosellans qui faisaient partie des 79 expulsés de 1940 des villages mosellans du Pays Messin de Charly (aujourd’hui Charly-Oradour) et de Montoy-Flanville.

Dès décembre 1944, les noms des responsables qui avaient planifié et ordonné le massacre étaient connus. En Allemagne, Lammerding et 41 hauts responsables de cette division ne furent jamais extradés ni inquiétés. En 1971, Lammerding mourut chez lui, des centaines d’anciens officiers nazis vinrent à ses funérailles.

À défaut des commanditaires et responsables du massacre, la justice française, qui devait un procès au Limousin, trouva 21 « lampistes » : 7 Allemands dont le plus haut gradé était adjudant, 1 Alsacien engagé volontaire et 13 Alsaciens enrôlés de force, des Malgré-nous.

Des Alsaciens de la classe 1924 de taille de plus de 1,75 m furent appelés dans la Waffen SS. Ensuite, ce fut le tour de ceux de la classe 1926 mais cette fois, sans obligation de taille. Aux Alsaciens se sont ajoutés des Mosellans, également de la classe 1926, celle d’Albert Blaising.

Le droit français implique de pouvoir prouver la culpabilité individuelle de chaque accusé. Comme ce point était impossible à établir, en 1948, l’état Français inventa une loi d’exception de circonstance à effet rétroactif. Elle instaurait la responsabilité collective en cas de crimes de guerre et ce, même pour des enrôlés de force.

L’Alsacien engagé volontaire et l’adjudant furent condamnés à mort. 6 Allemands furent condamnés de 10 à 12 ans de prison ou de travaux forcés. Les 13 Malgré-nous alsaciens furent condamnés de 6 à 8 ans de prison ou à des travaux forcés. Les autres 42 hauts responsables du massacre furent condamnés à mort par contumace et ne furent jamais inquiétés. Quelques jours après le procès, les Alsaciens furent amnistiés au nom de la réconciliation nationale.

Ce savant « tripatouillage » avait pour but de satisfaire à la fois Limousins et Alsaciens et, finalement, a fini par fâcher tout le monde. Le mal était fait. Une profonde fissure séparait désormais les Mosellans francophones des germanophones, en particulier ceux expulsés en Haute-Vienne du village de Charly (-Oradour), dont 43 furent massacrés avec les Limousins par… entre autres, des Malgré-nous germanophones. Ceux de la classe 1926 auraient pu être Mosellans. La fissure sépara Alsaciens et Mosellans qui ne les ont pas assez soutenus pendant et après ce procès.

Expliquer, évoquer et dépêtrer cette affaire fut trop compliqué et l’on n’en parlait plus.

Pour conclure…

L’Est mosellan germanophone, l’ancien « baillage d’Allemagne », est sorti de ce conflit profondément meurtri et culpabilisé au point d’en perdre son identité et sa langue (Pfefferkorn 2024 ; Brodt 2021). Avec l’aide des passeurs, ceux qui ont choisi la désertion ou l’insoumission l’ont fait à leur péril et à celui de leurs proches. L’ont-ils fait par résistance à l’oppression ou simplement pour sauver leurs vies ? Peu importe. En fin de compte, ce sont pratiquement deux divisions qui ont fait défaut à l’effort de guerre Allemand. L’important était, dans la mesure du possible, de ne pas participer. Sur des billets mortuaires, on peut parfois lire la mention « pour sauver le foyer de sa famille », ce sont ceux qui y sont allés pour ne pas mettre en péril les leurs. Du côté du mal, ils ont choisi le « moindre mal » au risque de se retrouver aux côtés de criminels comme ceux d’Oradour. Du côté de la répression, à Romelfing, les fonctionnaires du système nazi ont parfois su s’extraire de la banalité du mal en tournant la tête. Entre le résistant et le collaborateur absolus, il y a eu un moult grand nombre de nuances.

Sources et bibliographie :

Blaising Albert, Etienne et Raymond : archives familiales de Jean-Marie Blaising.

Blaising Marcel et André : archives familiales communiquées par André Blaising.

Stédry Joseph : archives familiales communiquées par Guido Stédry.

Thomas Louis : note manuscrite en 4 pages à l’attention de ses enfants et archives familiales communiquées par Isabelle Hacquard.

Revue L’ami-hebdo, « Comprendre l’incorporation de force », deux numéros hors-série, édition L’ami-hebdo, Strasbourg, 2012, édition revue et corrigée de l’édition 2005, 78 et 78 pages.

Site internet : www.malgré-nous.eu

Hannah Arendt, « Eichmann à Jérusalem » dans Les origines du totalitarisme. Eichmann à Jérusalem, trad. A. Guérin, revue par M.-I. Brudny, révisée par M. Leibovici, Paris, Gallimard, Quarto, 2001, 1 624 pages.

Aschereiner Jean, Incorporé(e)s de force : des destins brisés, « Malgré-Nous » et « Malgré-Elles » d’Alsace et Moselle, édition Société d’histoire et d’archéologie de Lorraine, section de Sarrebourg, Sarrebourg, 2016, 207 p.

Brodt Rodolphe, « Loudrefing, cimetière du pan de bois Mosellan » dans Villages Lorrains nº 176, Nancy, 2021, pages 6 à 12.

Dillenschneider Joseph, Les passeurs lorrains, 2e édition, éditions Pierron, Sarreguemines, 1982, 264 pages et 35 planches hors texte.

Jeanton Gabriel, Histoire de Tournus illustrée par Jean Morette, édition Librairie J. Renaux, Chalon-sur-Saône, 1948, réédition en 1972, 63 pages.

Kochert Francis, Morette l’enchanteur, éditions Serpenoise, Metz, 1985, 175 p.

Legendre Jean-Pierre, « La Westforschung et l’époque mérovingienne en Lorraine mosellane » dans L’Austrasie : sociétés, économies, territoires, christianisation sous la direction de Jacques Guillaume et Edith Peytremann, presses universitaires de Nancy, Nancy 2008, pages 13 à 22. Consultable sur www.academia.edu/33944045/La_Westforschung_et_
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Pfefferkorn Rolland, « 150 ans d’histoire linguistique, La fin des parlers franciques en Moselle, Une politique d’assimilation linguistique parvenue à son terme » dans Renaissance du Vieux Metz et des Pays Lorrains nº 210-211, Metz, 2024, pages 62 à 64.

Simmer Alain, Aux sources du germanisme mosellan – La fin du mythe de la colonisation franque, éditions des Paraiges, Metz, 2015, 398 pages.

Wagner Romain, « Des nouvelles de l’armée d’occupation » dans Hemechtland à Sprooch nº 5, Thionville 1984, page 149.

Wilmouth Philippe, Des Mosellans dans l’enfer d’Oradour-sur-Glane, édition Alan Sutton, Saint-Cyr-sur-Loire, 2010, 125 pages.

Wilmouth Philippe, Mémoires parallèles, Moselle-Alsace de 1940 à nos jours, éditions Serge Domini, Ars-sur-Moselle, 2012, 192 pages.

Wilmouth Philippe, La Moselle en 1939-45 d’après le parcours du musée d’Hagondange, édition ASCOMEMO 39-45, Hagondange, 2022, 101 pages.